الصفحة الرئيسية  ثقافة

ثقافة Thameur Mekki parle du lancement du magazine Nawaat, de son indépendance et du traitement différentiel de l’information

نشر في  20 جانفي 2020  (16:00)

Au moment où plusieurs entreprises de presse papier sont acculées à mettre la clé sous la porte, Nawaat décide de lancer un magazine papier qui vient consolider sa présence sur le digital. Plateforme collective indépendante depuis 2004, et censurée jusqu’au mois de janvier 2011, Nawaat a continué à travailler à contre-courant, à avoir un traitement différentiel de l’information en faisant primer des sujets touchant à la justice sociale, aux droits de l’homme, à la transparence et bonne gouvernance.

Thameur Mekki, directeur fondateur du magazine Nawaat, a bien voulu revenir sur le sens de ce défi d’éditer un magazine papier aujourd’hui, sur le lectorat ciblé, et sur bien d’autres questions que vous découvrirez dans cette interview :

Pouvez-vous nous expliquer le sens du défi de lancer un magazine papier alors qu’un nombre important de journaux a délaissé sa version imprimée ?

Georges Orwell disait « Le journalisme est d’imprimer quelque chose que quelqu’un d’autre ne voudrait pas voir imprimé... Tout le reste est relations publiques ». Je pense aujourd’hui qu’il y a tellement de choses que les gens ne veulent pas voir imprimer et qu’il n’y a pas d’espace pour publier ces choses-là, et que Nawaat peut les publier, peut imprimer ce que nul autre ne peut imprimer. Evidemment, je ne nie pas la crise de la presse papier, c’est une réalité internationale, sauf que la presse papier n’est pas quelque chose d’obsolète. Au contraire, je pense que l’expérience de lecture est double. Des gens me demandent : n’est-il pas le temps du web ? Je leurs réponds : « Mais c’est le temps des deux, pourquoi ça ne peut pas être le temps des deux ? »

Personnellement, je pense que nombreux sont ceux qui lisent toujours des choses sur du papier et sur du digital. Je pense qu’en Tunisie, il y a toujours une demande pour lire du papier, sauf que les formats déjà proposés, les types de contenus proposés jusqu’ici, c’est ça qui est obsolète, et c’est pour ça qu’on est dans une rupture avec ça.

Vous utilisez le mot « rupture »…

Oui, car on fait le chemin dans la sens inverse, tout cela fait partie de notre manière d’être. D’ailleurs je relève dans l’édito du premier numéro, que notre consultante nous a dit que c’est suicidaire de lancer un magazine papier aujourd’hui. Je ne dirais pas que c’est suicidaire, mais oui il y a beaucoup de risques, et on fait tout pour réussir ce défi d’autant plus que la parution du magazine est trimestrielle. Nous considérons aussi la question de l’usage des médias comme une question comportementale.

Comment ça ?

J’estime qu’il y a une demande pour lire des enquêtes, pour lire des sujets qui relèvent du journalisme d’investigation. Je pense qu’il y a une demande pour lire du reportage de terrain, une demande de voir certains quartiers ou régions qui sont marginalisés et qui ne sont pas vus. Je pense qu’il y a des sujets politiques majeurs qui sont traités par la majorité des médias dominants avec le même traitement, avec les mêmes constats, les mêmes répliques, les mêmes verbatim, etc. Cela laisse évidemment de la place pour proposer autre chose.

Vous confirmez donc le caractère alternatif de votre publication ?

Je rappel ici, la vocation alternative de Nawaat dès le départ. Nous avons vocation de proposer ce que les autres ne proposent pas. Ces différents éléments à savoir la demande insatisfaite, la volonté de faire autre chose, ont convergé pour nous dire que le projet de Nawaat magazine a de la place dans ce marché. Quand je dis que nous faisons les choses autrement, j’entends un contenu particulier avec des décryptages, un traitement différentiel de l’actualité majeure. Nous sommes dans l’air du temps, d’une époque, le magazine qu’on propose depuis le premier numéro ne prendra aucune ride en le lisant en 2022. Il aura toujours le même intérêt, parce qu’il parle à la fois de questions majeures et actuelles sans être dans l’actualité chaude ou éphémère.

Quelle est votre ligne éditoriale ?

Notre ligne éditoriale a toujours été claire. Nawaat est une plateforme médiatique indépendante. On a toujours été un média très attaché aux valeurs citoyennes. Politiquement, nous nous positionnons comme un média progressiste, pas le progressisme hacké, détourné. Nous sommes un média progressiste pour de vrai, nous défendons la justice sociale, les droits de l’homme, les libertés individuelles et publiques, l’égalité à tous les niveaux, les droits économiques et sociaux, les droits environnementaux. Je rappelle que nous sommes avant tout une association et nous avons vocation à toujours laisser primer l’intérêt public, les valeurs citoyennes.

D’un point de vue organisationnel, Nawaat est séparée en trois sections : celle de la rédaction avec des journalistes professionnels, la section audiovisuelle dans laquelle on développe un contenu vidéo et photo ce qui nous permet d’avoir des photos originales avec une dimension artistique, et la section opinion qui est consacrée aux contributions libres. Nous avons aussi 2 dessinateurs de presse parmi les meilleurs qui sont Z et Tawfik Omrane et une bande-dessinée assurée par Seifeddine Nechi. Aujourd’hui, il y a ce nouveau-né qui est Nawaat magazine et il y a aussi notre production documentaire, on a déjà réalisé 4 docs : « L’oasis » sur l’expérience de Jemna, « Génération Manish Msemah » sur la lutte du mouvement citoyen « manish msemah », « Deportado » et « Non grata » de Hamadi Lassoued, et un film que j’ai réalisé « Mouvma » qui raconte l’histoire d’un collectif hip-hop.

Quel type de lecteurs ciblez-vous et quel type de consommation média cherchez-vous?

Justement, ce n’est pas le comportement web que nous cherchons. Nous ce qu’on propose c’est de prendre le temps de comprendre ce qui se passe autour de nous, prendre le temps d’y réfléchir. Il se trouve que la majorité des lecteurs de notre site appartient à la tranche d’âge 18- 40 ans, le reste correspond à une tranche qui a des habitudes différentes de celles des jeunes. D’abord ils sont habitués à lire, ils ont une sensibilité pour notre traitement différentiel de l’information, et sont très enrichis par les sciences humaines, la sociologie, l’anthropologie, les arts. C’est une niche même si on ne se limite pas à cette niche, mais c’est notre cible principale.

Vous avez choisi d’être francophone, pourquoi ?

Il fallait faire un choix, il s’est avéré par des paramètres objectifs lors de notre étude de marché que le lectorat francophone est plus demandeur d’un tel produit. Il s’est avéré aussi qu’il y a moins de concurrence en français qu’en langue arabe. En français on ne trouve que des journaux tunisiens francophones médiocres, je ne le dis pas par prétention mais par tristesse. Il n’y a pas un journal francophone tunisien qui propose une matière respectable aujourd’hui. Evidemment, nous avons de bons journalistes, notre problème c’est le manque grave d’institutions qui puissent intégrer ces journalistes et donner le sens nécessaire à leur travail. Par contre l’offre en langue arabe sur le marché n’est pas aussi mauvaise que l’offre en français.

Les magazines francophones disponibles sur le marché sont complétement dans ce qu’on qualifiera de rapport incestueux entre journalisme et communication. Nous ce qu’on propose c’est l’indépendance, qui est une valeur quasiment inexistante dans les supports proposés.

Vous avez choisi le réseau de distribution librairie, pourquoi ce choix ?

Vu que c’est un magazine trimestriel de 100 pages, on estime que c’est un produit qui doit prendre son temps à être lu, puisqu’il est détaché de l’actualité chaude.

Mais aussi ce choix repose sur d’autres éléments, en Tunisie, il y a un quasi-monopole dans la distribution des journaux. On refuse de travailler avec cette entreprise. On a des positions qui refusent de travailler avec l’ordre établi, et on ne se soumettra pas à cet ordre qui cause du tort au secteur.  Il y a aussi une autre piste que nous appuyons avec notre partenaire Cérès qui est celle de la vente en ligne et qui permet de recevoir suite à une commande en ligne, dans sa boite aux lettres, le magazine en bonne et due forme.

Quel type de sujets avez-vous traité dans votre premier numéro ?

Plusieurs dossiers parmi lesquels un dossier sur Kais Saied, deuxième président élu dans une Tunisie démocratique. Nous avons questionné la faisabilité de son projet politique au-delà des slogans révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. Nous avons aussi un reportage sur Djbel Jelloud, ce bastion syndical déserté par les usines, un phénomène qui s’est passé durant les 40 dernières années.  Nous avons traité aussi la question de l’abandon scolaire, un fléau qui frappe la Tunisie, et qui ne s’arrangera pas de sitôt, le problème de l’accès à la santé, une interview de l’avocat de Julian Assange sur la surveillance de masse et la domination des Etats-Unis et comment ce pays qui prétend être la première démocratie du monde est aujourd’hui un ennemi de la liberté de l’information et de sa libre circulation. En même temps, on propose des contenus très variés avec des rubriques qui touchent la culture, l’environnement, l’international car aussi la presse tunisienne parle de moins en moins de l’actualité internationale.

Comment un article peut changer l’état des choses ?

J’ai toujours eu la conviction que les médias peuvent changer l’état des choses, il ne s’agit pas d’un sentiment ; c’est palpable. Est-ce que les tunisiens parlaient politique avant 2011 ? Est-ce qu’ils parlaient politique avec la même terminologie qu’aujourd’hui ; la même conscience qu’aujourd’hui ? Je ne pense pas du tout. Malgré tous les défauts des médias tunisiens, ils y sont pour beaucoup, rien qu’en fournissant une tribune à certaines personnes, car le langage est contagieux.

Un exemple ?

En 2012 ou même 2013, les médias tunisiens qualifiaient les homosexuels en langue arabe de « chedh » ou de « louti », aujourd’hui, ces termes ont presque disparu et on parle désormais de « methli ». Les médias ont intégré un changement qui implique aussi le fait d’intégrer des valeurs, le respect de certains droits, le respect de tout ça, donc les médias changent les choses.  Nous avons eu au deuxième tour des présidentielles, un des deux candidats qui est patron d’une chaîne télé, qu’il a utilisé par tous les moyens possibles et imaginables pour être au deuxième tour, et ça l’a mené à ce second tour.

Les médias aussi permettent à une large frange de la population de considérer un corrompu comme Sami Fehri comme étant quelqu’un de sympathique et on demande à le libérer, etc. Les médias changent toujours les choses. Est-ce que les citoyens du quartier de Sidi Hassine liront l’article qu’on leur a consacré, non probablement mais je suis sûr qu’il y a des gens de la Marsa, du Manar et autres quartiers qui vont lire ces articles et donc ça va tendre un pont dans la société. Ce n’est plus un pont qu’on traverse ou qu’on effleure en partant en vacances ou pour faire des courses de produits industriels, non !  Ces articles humanisent notre rapport au territoire, c’est pourquoi la rubrique dans laquelle on trouve ce genre d’articles s’intitule « territoires », avec « s » c’est-à-dire qu’il y a divers territoires et nous avons besoin de tendre des ponts.

Un dernier mot…

Nous continuerons à proposer un contenu indépendant, riche, audacieux et varié. Nous continuerons à utiliser la presse en ligne, le papier, la vidéo, le documentaire. Nous essayons de faire vivre un journalisme indépendant en Tunisie, nous restons ouverts à toutes les énergies qui voudraient apporter leur grain de sel à nos projets. Nous comptons sur l’intelligence de nos concitoyens pour apprécier ce qu’on propose mais nous comptons aussi sur la solidarité de nos lecteurs pour l’acheter en masse pour faire survivre ce projet et lui permettre de se développer.

Interview conduite par Chiraz Ben M’rad

Photo principale: Ahmed Zarrouki - © Nawaat